L’intersexuation et les personnes intersex(ué)es

Nous reproduisons ici un extrait très instructif et précis de Quel est ce «sexe» que l’on mentionne ? : Quelques implications du projet de règlement encadrant les demandes de changement de mention de sexe pour les personnes intersex(ué)es, Mémoire présenté à la Commission des institutions pour le projet de Règlement pour le changement de nom et d’autres qualités de l’état civil pour les personnes transsexuelles ou transgenres, par COMITÉ VISIBILITÉ INTERSEXE [Centre de lutte contre l’oppression des genres/Centre for Gender Advocacy] et OII-francophonie, rédigé par Janik Bastien Charlebois, Sunny Dagenais, Lucie Gosselin,  le 24 avril 2015


Beaucoup de personnes sont si intimement persuadées que les corps sexués se limitent à l’existence de sexes «femelle» et «mâle» distincts que la possibilité d’apparition de personnes dont le corps n’y correspond pas est absente de leur esprit. À titre d’exemple, rares sont les parents qui envisagent une autre déclaration que «c’est un garçon» ou «c’est une fille» au moment de la naissance de leur enfant. Ceci n’est pas tant l’expression d’une faute individuelle que le reflet de structures sociales et de processus institutionnels.

Si toutes et tous ont entendu parler de la figure de l’«hermaphrodite», celle-ci s’est dissoute dans le mythe depuis que la médecine a systématisé la prise en charge et l’instauration de modifications du sexe sur les enfants intersexués. La quasi-totalité des naissances au Québec survenant dans le milieu hospitalier, ce processus d’effacement des traits intersexes est devenu singulièrement hermétique (1). Néanmoins, s’il y a une parenté entre la figure de l’hermaphrodite et les personnes intersex(ué)es – ne serait-ce que dans le fait qu’elles ont déjà été juridiquement identifiées comme telles par le passé, et longtemps catégorisées comme «pseudo-hermaphrodites» ou «hermaphrodites vrais» au sein de la médecine (Dreger, 1998; Karkazis, 2008; Kolbe, 2009) –, nos corps sont loin de correspondre à l’imaginaire mythique de la personne combinant les deux appareils génitaux associés aux «mâles» et aux «femelles». Ils expriment plutôt une composition de caractères sexuels primaires et secondaires intermédiaires entre les standards socialement et médicalement établis. Dans certains cas, cette différence se manifeste à la naissance, dans d’autres, à la puberté. Le vocabulaire employé pour le décrire varie grandement, notamment entre le milieu médical
et les personnes intersex(ué)es elles-mêmes. Voici comment nous comprenons les principaux termes employés :
Personnes intersexuées : «désigne l’ensemble des personnes qui dérogent aux figures développementales normatives « mâle » et « femelle » créées par la médecine, et susceptibles d’être « corrigées » par celle-ci durant la tendre enfance ou à l’adolescence» (adapté de Bastien Charlebois, 2014, p. 237).
Personnes intersexes : «désigne les personnes intersexuées ayant conscience de faire partie d’une groupe de personnes ayant subi la même invalidation médicale, adoptant une vision positive et non-pathologisante de leur corps et affirmant une identité politique.»

Il est très important de ne pas confondre ces définitions avec des identités de genre. Ce qui caractérise d’abord et avant tout les personnes intersex(ué)es, c’est l’expérience d’invalidation sur la base du corps sexué. Les identités de genre que nous avons sont plurielles. S’il est vrai qu’un certain nombre d’entre nous avons une identité intergenre ou «ni homme, ni femme» (le terme en émergence est «herma»), beaucoup se sentent plutôt femmes ou hommes. Nous estimons qu’il serait malvenu d’imposer une identité intergenre – ou toute identité de genre – à une personne intersexuée suivant la présomption que certaines identités sont conditionnelles à certains corps. Comme il serait irrespectueux d’imposer une identité politique à l’ensemble des personnes intersexuées qui, dans plusieurs cas, ne connaissent même pas ou partiellement l’historique de modifications de sexe qu’elles ont subies, ne disposent pas des outils pour établir des liens entre ce qu’elles ont vécu et ce que d’autres ont également connu, et ne connaissent pas le positionnement politique intersexe et les analyses qu’il a développées. À l’inverse, les personnes adoptant l’identité politique «intersexe» apprécient généralement peu d’être renvoyées à la désignation «intersexué», puisque celle-ci donne prise à une interprétation naturalisante et passive, comme si l’intersexuation était une réalité indépendante du regard social et médical. Elles mettront notamment de l’avant l’idée que l’expérience d’invalidation varie selon l’endroit où la médecine décide de tracer les frontières du sexe(2).

Par ailleurs, il est important de connaître ce qui distingue et rapproche les personnes intersex(ué)es des personnes trans. Les personnes intersex(ué)es ne luttent pas toutes pour se faire reconnaître une identité autre que celle assignée à la naissance, puisque certaines l’estiment en adéquation avec comment elles se sentent. D’autres, cependant, doivent s’engager dans un processus de transition et combinent ainsi une expérience intersex(ué)e et une trajectoire trans. Elles vivent alors des défis redoublés. Cependant, il est crucial de comprendre que dans un cas comme dans l’autre, indépendamment de l’adéquation de l’identité ou non avec l’assignation, les modifications de sexe non consensuelles sont vécues comme des violences et entraînent des traumas. Ainsi, une personne peut maintenir l’identité femme lui ayant été assignée par les médecins, mais regretter amèrement qu’on ait procédé à une vaginoplastie ou à une clitoridectomie/récession clitoridienne/réduction clitoridienne sans l’expression de son consentement pleinement et librement éclairé.

Nous nous interrogeons souvent sur le nombre ou la proportion de personnes intersex(ué)es au sein de nos sociétés. Les chiffres à ce titre sont difficiles à établir, mais nous en soumettrons quelques-uns, suivis quelques nuances de rigueur. Selon Fausto-Sterling (2000), le nombre de personnes intersexuées dont la différence corporelle est relevée à la naissance est d’environ une sur 2000. Si l’on inclut les différences perçues à la puberté, il s’élève minimalement, selon Blackless et al. (2000), à 1,7%. Ces estimations, cependant, dépendent de ce qu’on fait entrer dans l’intersexuation. Suivant les contextes, certains médecins réduiront ce nombre, estimant que certains diagnostics n’y correspondent pas(3). À l’inverse, les groupes intersexes y incluent toutes les personnes dont le diagnostic traduit une invalidation de leur corps en fonction des normes médicales utilisées pour définir les catégories «femelle» et «mâle»(4).

Nous ne dresserons pas ici la liste de tous les diagnostics associés à l’intersexuation puisque nous ne sommes pas de grands enthousiastes de la pathologisation. Cependant, si nous désirons identifier et situer les pratiques médicales, nous devons connaître certains cadres terminologiques qu’elle emploie. Si, pendant longtemps, elle nous a catégorisés comme «pseudo-hermaphrodites mâles ou femelles» ou comme «hermaphrodites vrais», elle a également employé le terme «intersexe» ou «intersexuel» (Holmes, 2008a; Karkazis, 2008; Kessler, 1998). Depuis 2005, à la suite de la rencontre du Consortium de Chicago réunissant des spécialistes de la prise en charge intersexe, la médecine met plutôt de l’avant le terme «Disorders of Sex Development», traduit en français par «Trouble du développement sexuel» ou par «Anomalie du développement sexuel» (Davis, 2011; Lee, 2006). Quelques médecins sensibles à la stigmatisation contenue dans la formule «désordre» ont plutôt mis de l’avant le terme «Variations du développement du sexe», quoiqu’il soit rarement usité dans la communauté médicale.
Bien que nous employions plus souvent «intersexuation», nous préférons «variations» à «désordre» et «trouble», qui sont vivement contestés au sein de la communauté.

(1) Statistiques Canada, dans ses données de 2008, établit le pourcentage de naissances en milieu hospitalier
à 99,6%

(2) Pour aider à comprendre cette perspective, nous pouvons nous interroger sur la longueur maximale que «devrait prendre» un clitoris. Si nous l’établissons à 0,8 cm, les personnes assignées femmes qui se trouvent sous la limite sont considérées normales, tandis que celles qui se trouvent au-dessus sont anormalisées et subissent le processus d’invalidation qui s’enclenche. Si nous la déplaçons plutôt à 1,2 cm, le regard invalidant et tout ce qu’il entraîne n’affecte plus les mêmes personnes. Celles qui, selon le standard antérieur, étaient anormalisées avec un clitoris de 0,9 à 1,1 cm se trouvent désormais normalisées et ne subissent pas l’invalidation. Si la médecine ne procède pas à la mesure systématique de tous les organes génitaux des nouveaux-nés, ceci met en relief le jugement subjectif qui s’exerce, et qui diffère selon le regard de chaque accoucheur. Le rapport du «Community Affairs References Committee» du Sénat australien (2013) effectué sur la stérilisation involontaire ou forcée des personnes intersexuées d’Australie cite deux études révélant la part d’arbitraire dans l’attribution d’anormalité à des corps sexués. Tout d’abord celle de Hutson (2012), qui affirme que les clitoris de personnes «intersexuées» doivent être construits dans une position adéquate et correspondre à une taille «adéquate», sans préciser par quels critères nous pouvons identifier cette inadéquation. Ensuite celle de Reitsma et al. (2011), qui interroge plusieurs médecins sur les jugements qu’ils portent à des clitoris de tailles différentes. Or, leur évaluation de ce qui est «anormal» et de ce qui ne l’est pas varie de l’un à l’autre.

(3) C’est le cas, notamment, des diagnostics d’«hypospade» et d’«hyperplasie congénitale des surrénales».

(4) En outre, la présence de certaines formes d’intersexuation varie selon les populations et les bassins génétiques. La pratique d’avortements sélectifs de foetus intersexués (Holmes, 2008b) et les modifications de sexe in utero par le biais de la dexaméthasone (Dreger, 2012) interfère également avec les estimations.

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